SOUVENIRS ET ANECDOTES

 

Un bilan fabuleux. S’il fallait parler chiffres, les centaines d’artistes qui ont défilé, tout au long de ce demi-siècle, dans notre cave, «pèseraient », au taux actuel, un cachet global de plusieurs centaines de milliers d’euros. Mais cela n’est rien. Mieux vaudrait plutôt évaluer la somme de talent, de bonheurs partagés, d’amitié, de moments de qualité rare vécus dans les sous-sols d’un garage au fond d’une cour.

 

On rêve. Pour oser en un tel lieu une réplique des cabarets parisiens «rive gauche» célèbres à l’époque, comme la Rose Rouge ou le Tabou, il fallait une fameuse dose d’inconscience, d’obstination, de folie et de talent. Défauts et qualités réunis chez Jo Dekmine : un tourbillon de trouvailles, qu’un verbe séducteur veut exprimer simultanément au fil d’une élocution galopante. Beaucoup de flair, du culot, de la chance, ce découvreur de Léo Ferré, animateur de premiers cabarets (La Tour de Babel, la Poubelle), ne marchait qu’aux coups de cœur, méprisant étiquette et genres, ces fossoyeurs de l’imagination. Le style de l’Os à Moelle, ce fut d’abord le sien.

LES DÉBUTS

 

Souvenons-nous. En 1960, l’Os ouvrait à 20 heures et se retrouvait bondé en quelques minutes. C’était le temps béni où les rares décibels de nos pauvres haut-parleurs ne pouvaient encore interdire de conter fleurette à sa partenaire, ou de refaire le monde devant une bonne bière. Vers 21 heures, on interrompait danse et bavardages, on déroulait de longs coussins sur la piste, et Dekmine présentait. Si l’artiste n’arrivait pas, le grand Jo sortait un recueil de Tardieu ou de Desnos et faisait la lecture. Un jour, il réussit l’exploit d’amener Barbara, qui fit aussitôt déplacer notre déjà vénérable quart-queue afin d’offrir au public son profil gauche d’oiseau de proie. Caprice de diva ?

 

Ce n’est que 40 années plus tard, lisant son autobiographie,  qu'on a compris qu’elle voulait cacher au public sa main droite atrophiée par un accident. En ce temps là, l’installation technique de l’Os à Moelle s’enorgueillissait de pas moins de 2 spots blanchâtres flanqués d’autant de rhéostats rhumatisants, et d’un vague micro, dont l’improbable réglage ressortait de l’habileté du préposé aux disques, qui trônait à l’époque tout à côté du bar à la merci des éclaboussures de bière et des invectives d’amateurs de slows précocement sevrés.

 

Chaque dimanche, à même la salle, au coude à coude avec le public, nimbés dans des volutes tabagiques que nul conditionnement d’air n’aurait eu l’audace de dissiper, s’éclataient les meilleurs jazzmen du moment : les légendaires Bobby Jaspar et René Thomas, le mystérieux Sadi avec déjà Van Haverbeke et Rottier, Don Byas, Dexter Gordon, Toots Thielemans et les autres. On allait ratisser le meilleur des cabarets parisiens : Ricet Barrier, Jacques Higelin, Boby Lapointe, Romain Bouteille, Nicole Louvier, Francis Lemarque, Colette Magny, sans le moindre préjugé budgétaire, car il avait été décidé une fois pour toutes que les moyens financiers de l’Os à Moelle étaient inexistants, et que rémunérer correctement les artistes relevait de l’utopie. On trouve dans les archives les montants des cachets de ces artistes : ils sont rigoureusement impubliables.

 DANS LE SILLAGE DU 140

 

C’est alors que débute l’aventure du théâtre 140. Même esprit pionnier, protagonistes identiques. Ils feront bénéficier l’Os à Moelle des retombées d’une programmation novatrice. Débarquèrent chez nous Alex Métayer, Bernard Haller, Guy Béart, des orchestres anglais délirants comme les Temperance Seven ou des duettistes farfelus engagés sur un bateau -promenade sur la Seine, qui durent épeler leur nom : Victor Lanoux et Pierre Richard.

 

En février 1964, Serge Gainsbourg se produit au 140 avenue Plasky, au même programme que Romain Bouteille. Spectacle qualifié de fiasco total par la presse de l’époque. Attendu à l’Os à Moelle en fin de soirée, il n’arrive pas. On court fiévreusement tous les cafés du quartier à sa recherche. En vain. Son guitariste, Elek Bacsik, propose alors de jouer en solo pour le remplacer, et nous gratifie d’un concert somptueux.

 

On vivait les dernières années qui précédèrent la vague décadente du loisir subsidié par l’Etat-Providence. On collaborait entre lieux pauvres, libres et fiers : le cabaret « La Cantilène » du regretté Freddy Zegers, le «Blue Note» de Benoît Quersin. On s’engueulait avec ce vieux bandit de Pol du « Pol’s» pour mieux se réconcilier ; il nous prêtait Memphis Slim, on lui chipait les Haricots Rouges. En représailles, il venait nous infliger ses versions d’ »Ice Cream » et du « TVA Blues » en bruxellois avec le Cotton Jazz Band ou Paul Closset.

A l’époque, nous ignorions superbement agents et imprésarios. On s’adresse directement à l’artiste. Ainsi Memphis Slim, qui garait chaque soir impunément sa Rolls blanche sur le trottoir du café du Petit Pont, près de Notre-Dame, et qui négociait ses contrats au bar. Mais le trajet de notre gare du Midi jusqu’à l’Os, il a bien dû l’effectuer dans une 4CV pourrie, sans pour autant s’émouvoir.

 QUELQUES FAUSSES NOTES

 

Les « bides » sont rares, ces années là, mais colossaux. La palme revient à Julian Beck et son Living Théâtre, précurseurs du « happening » et conviés à ce titre à esbaudir le public branché du 140. Descendus chez nous, ils se mettent à glapir, éructer, émettre des stridences suraiguës, tout en empilant le mobilier sur la scène. La fureur qui s’empare d’un public d’abord sidéré est quasi palpable. Les prudents lorgnent déjà la sortie, alors que les autres s’avancent, menaçants, vers les trublions.

 

On a tiré le rideau en catastrophe, lancé une musique lénifiante tout juste avant l’empoignade générale, pour évacuer aussitôt les apprentis sorciers par l’issue de secours. En ce temps-là, le spectateur moyen et sa compagne, 18–30 ans, bien léchés, costume - cravate et jolie robe vichy, affectent un dédain marqué vis-à-vis de la musique rock, taxée de sous-produit culturel indigne d’un café-théâtre bien tenu. Aussi, le premier groupe du genre que nous osons présenter se fait-il copieusement huer. Déconfiture qui ne porte guère malheur aux musiciens, qui modifient le nom de leur groupe et mèneront par la suite une très belle carrière sous le vocable des « Wallace Collection ».

SURPRISES

 

Un soir, passe un obscur trio de jazz au Pol’s. Pas mal. Le leader, un guitariste, dit s’appeler Beurlys. On les fait jouer à l’Os au tarif en vigueur : 250 francs belges par musicien, qu’ils empochent sans sourciller.

 

Quelques mois plus tard, on apprend que Wes Montgomery, le plus grand guitariste de jazz du monde, en tournée en Europe, est libre un dimanche après-midi. Le cachet est exorbitant pour nous, mais en nous associant à l’INR et Benoît Quersin, on tente le coup, dans la salle du théâtre 140. Succès total. A la sortie, on revoit Beurlys, qui nous invite chez lui pour un fastueux souper dans une propriété hollywoodienne près de Wavre. Stupéfaits, nous y retrouvons Wes Montgomery, engagé pour un concert privé ! Renseignements pris, Beurlys n’était autre que Jean Blaton, l’opulent constructeur de nos autoroutes…

UN CASTING DE LÉGENDE

 

Les coups fumants sont légion. Aucun lieu d’importance équivalente en Belgique ne peut se prévaloir d’un palmarès aussi brillant, qui reste notre fierté. A deux reprises, il a même fallu sortir de notre cave trop exiguë: pour Wes Montgomery, nous l’avons dit, et l’affiche du 10eme avec Jacques Hustin, Francis Blanche, Philippe Lafontaine sur la scène de l’Os 15 ans plus tard, pour le Golden Gate Quartet, qui entasse 600 spectateurs dans une église romane.

 

La prospection et le recrutement, il est vrai, s’apparentent très peu à une science exacte mais, le hasard se range bien souvent de notre côté. Ainsi en 1965, où une poignée de musiciens sud-américains, ramassés à la sauvette au fond d’un bistrot parisien, font un malheur à l’Os. Ils nous confient leur projet : enregistrer, en compagnie de deux jeunes new-yorkais, Simon et Garfunkel, un titre : « El Condor Pasa ». Nous avions programmé, sans le savoir, un futur groupe mondialement célèbre : Los Incas.

 

Un autre exploit consista à amener Nicole Croisille, pourtant déjà consacrée par les films de Lelouch.

 

Il faut évoquer, un cas typique, celui des «coqueluches», personnages définitivement adoptés par notre public, et dont le retour régulier à l’Os à Moelle se solde immanquablement par un succès inconditionnel : on a connu Ricet Barrier et sa chanson - fétiche : « La Servante du Château », le gentil Jacques Hustin, qui débuta ici, le bassiste Paul Dubois, follement ovationné à chaque solo, même et surtout le jour où la défaillance du micro avait rendu son improvisation strictement inaudible, Brenda Wootton, bissée lors de son premier passage jusqu’à 1 h du matin., Roger Van Haverbeke, notre pourvoyeur de tant de vedettes de jazz….

MÉTAMORPHOSES

 

Dans le courant des « seventies » notre style évolue. On vieillit, les trentenaires et quadra sont enfin admis, on danse moins, on écoute mieux. Tables noires et nappes rouges prennent de plus en plus souvent possession de la piste de danse. L’Ostobiographie, mensuel adressé aux membres, annonce désormais les programmes. On ne vient plus à l’Os à Moelle par hasard. Philippe, un jeune membre sympathique (à l’époque, la carte d’accès parrainée est toujours d’obligation), nous apprend qu’un Anglais, propriétaire du Poechenelle, une cave qui deviendra plus tard La Samaritaine, le charge de programmer ses spectacles le week-end. Peut-on collaborer ? Bien sûr.

 

C’est ainsi que des mois durant Poechenelle et Os à Moelle présenteront les mêmes artistes à une demi-heure d’intervalle. Et quand un chanteur fait défaut, Philippe s’empare de sa guitare et nous régale de ses compositions. Le public adore et s’informe de son nom : Philippe comment ? Lafontaine.

PROSPECTIONS

 

Début 1982, nous programmons, dans l’indifférence générale, une inconnue à la voix d’or : Claude Maurane. Obstiné, on la ramène en fin d’année, non sans avoir, dans l’Ostobiographie, fustigé les absents. Et cette fois, la salle est pleine. Maurane était alors une «emmerdeuse au grand cœur», généreuse, sensible, courageuse, à l’inculture abyssale et au talent exceptionnel. Découvrir de tels talents avant tout le monde requérait une bonne dose de chance et un peu de flair.

 

Nous n’avons pas raté les débuts d’Arno, de Bruno Coppens, de Marc Herman et des Frères Taloche. Au printemps 1982, une inquiétante inconnue dissertait sur notre scène sur un mari qu’elle venait de trucider. L’an passé, elle a remporté le César de la meilleure interprète. La victoire de Yolande Moreau est un peu, un tout petit peu la nôtre. Inversement, programmer des vétérans ne nous a pas toujours réussi. Pour un Georges Chelon et, plus récemment, un Jean Vallée, au talent intact, pour lesquels on refuse du monde, Pascal Danel et ses neiges du Kilimanjaro ont, très injustement, comptabilisé 12 entrées payantes ! La programmation, c’est parfois une loterie.

LE CREUX

 

En 1990, l’Os à Moelle, jeune trentenaire, est à bout de souffle : bénévoles fatigués, public volatile, finances instables, frais fixes trop lourds. Notre volonté affichée de vivre sans solliciter le moindre subside a trouvé ses limites. L’Os à Moelle va donc mourir. On décide cependant de postposer la fermeture définitive, et nous annonçons une année sabbatique, qui s’avérera salutaire.

 

Les réactions indignées et les encouragements sont tels qu’en avril 1991, nous tentons timidement une soirée de réouverture centrée sur le rire. On bat le rappel des humoristes, précisant bien que nous ne disposons pas du moindre centime pour les rétribuer. Le samedi 13 avril 1991, défileront sur notre scène rien moins que Stéphane Steeman, Marc Herman, François Pirette, Richard Ruben, Georges Pradez, Paolo Doss, et même l’immense Léo Campion, venu tout spécialement de Paris. Qui a dit que les artistes étaient ingrats ? L’Os était sauvé. Durant cette période difficile, nous avons aussi pu compter sur le soutien et la compréhension de nos fournisseurs. Dix années plus tard, le 13 mai 2000, piloté par une équipe rénovée, l’Os célébrera un quarantième anniversaire de légende. On parle encore de «La nuit du Quarantième ».

ET AUJOURD'HUI

 

Dirigé par Samuel Bernard depuis l'an 2010, l'Os et son équipe  prend un souffle nouveau : concerts, improvisation, création théâtrale, scène ouverte, cabaret, humour... Autant d'activités qui drainent un public renouvelé, toutes générations confondues.

 

Du côté finance, le soutien, devenu crucial, qu’on nous accorde tant du côté de la Cocof que de l’Hôtel communal schaerbeekois, tout comme la patience et la mansuétude de nos fournisseurs, demeurent les garants de la pérennité du désormais « Royal Os à Moelle ».

 

Tant d'artistes pour un si petit lieu mais, qui sait ce que seront les grands noms de demain ? Voilà pourquoi nous tenterons toujours (si les finances nous le permettent) d'ouvrir notre scène à ceux qui nous font déjà vibrer comme aux talents qui émergent et qui, nous l'espérons, feront les beaux jours de la culture de demain...

 

Il ne reste plus qu’à bloquer la date du deuxième samedi de mai 2060. Ce jour-là, nous célébrerons notre centième anniversaire, et nous prévoyons déjà une fête grandiose, dans deux implantations : l’une dans notre cave de l’avenue Emile Max, et l’autre… au Paradis.